La pauvreté, réalité et objet de discours

J Galbraith, Raymonde Séchet
unpublished
et analysée soit comme un phénomène résiduel (marqué par le cumul de cas d'espèce 1 relevant de l'aide sociale) soit en termes d'inégalités. La campagne autour de « la nouvelle pauvreté » orchestrée pendant l'été 1984 marque une rupture dans la prise de conscience de l'ampleur renouvelée des situations. Si l'accent est moins mis sur les inégalités sociales que sur le rapport à l'emploi, la réfé-rence reste malgré tout encore l'économie et son évolu-tion: la pauvreté émerge au coeur de la
more » ... coeur de la production de richesses. Les réponses se limitent alors, selon le modèle traditionnel de l'assistance aux pauvres, à des secours d'urgence en hiver: il faudra l'intervention de Coluche et la création des Restos du Coeur pour que les dispositifs dépassent la soupe populaire et le sauvetage des Sdf qui C omment fait-on pour préparer ses enfants à la mondialisation quand on est payé au Smic? Cette question posée par une électrice lors de l'un des débats télévisés qui ont suivi l'élection présidentielle fran-çaise du 21 avril 2002 illustre la divergence entre l'image communément donnée de la France et sa réalité sociale. Dans les discours, les exclus ont, peu à peu, remplacé les catégories modestes; dans le même temps, les politiques publiques ont progressivement rompu avec l'objectif de réduction des inégalités. La proximité, l'urgence, le risque ont progressivement émergé en tant que mots clés de la politique de la ville; des mots clés qui témoignent d'inter-ventions guidées par des logiques à la fois misérabilistes et de paix sociale. Les discours sur le risque et l'urgence offrent l'opportu-nité de réaffirmer qu'il est de notre devoir de ne pas oublier les inégalités, et donc de questionner la pertinence d'une entrée par la vulnérabilité plutôt que par les risques. De même qu'une étude de la pauvreté des populations (les processus) dépasse un intérêt pour les populations pauvres (l'état), privilégier la vulnérabilité ne veut pas dire s'attacher aux seules populations vulnérables. C'est en effet seulement en cherchant à mettre en évidence com-bien le vécu et les pratiques au quotidien, les représenta-tions et schémas cognitifs qui les sous-tendent, sont déter-minés par la position sociale, que l'observation des situations les plus extrêmes ou les plus marginales peut s'inscrire dans une problématique de géographie sociale fidèle à ses objectifs de dévoilement des effets des inéga-lités. Cette question de méthodologie est un enjeu de posi-tionnement scientifique pour notre équipe; elle l'est aussi plus largement pour les sciences humaines et sociales dans leur ensemble. DES INÉGALITÉS AUX RISQUES L'exemple des politiques de lutte contre la pauvreté et de la politique de la ville illustre ce passage d'une problé-matique des inégalités à une problématique du risque. Au début des années 1980, la pauvreté est, selon les appartenances politiques et les choix idéologiques, perçue 17 N° 20, octobre 2003 E E S O O 1 Expression empruntée à J. K. Galbraith qui, dans son analyse des situations de pauvreté aux États-Unis à la fin des années 1950 a distingué les cas d'espèce (« on lie d'habitude ce genre de pauvreté à des caractères propres aux individus qu'elle afflige ») et la pauvreté localisée (« celle qui se mani-feste sous la forme d'un îlot de pauvreté »),
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