Stratégies militaires et climats

Pierre Pagney
2011 Hérodote  
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more » ... , est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage dans une base de données est également interdit. Powered by TCPDF (www.tcpdf.org) Hérodote, n° 140, La Découverte, 1 er trimestre 2011. Dans les actions militaires dominées par les stratégies choisies, les combattant s, qu'ils commandent ou qu'ils exécutent, sont affrontés à leur environnement géographique, à l'aménagement humain des territoires, mais aussi à la topographie, aux reliefs majeurs, aux couverts végétaux, à l'hydrographie, aux conditions météorologiques du moment et, plus largement, aux conditions climatiques. Là est l'évidence. Et pourtant, pour ce qui est des forces terrestres qui restent essentielles, les analyses d'état-major ont été loin, et restent loin encore aujourd'hui, de prendre en compte cet ensemble de facteurs, et plus particulièrement les états et la dynamique de l'atmosphère. Il faut les opérations du débarquement de Normandie en juin 1944 pour en arriver là, étant donné qu'il y a alors obligation (opération aéronavale et aéroterrestre). Ce que le raisonnement d'état-major a retenu et retient surtout, ce que les échelons d'exécution intègrent, c'est le bâti, les routes, les cours d'eau, la végétation, la topographie, mais non la dynamique des types de temps (et par-delà des climats), qui, par la pluie, la neige, la chaleur, peut cependant modifi er radicalement les conditions d'un engagement. La météorologie et le climat sont quasi ignorés dans la réfl exion autre que navale ou aérienne. Si les diffi cultés météorologiques et climatiques sont connues comme une évidence, ce que rappellent nombre d'événements historiques, il n'empêche que l'on doit constater l'absence ou la quasi-absence d'intérêt que leur manifestent les grands stratèges des derniers siècles. Napoléon I er se moque de la météorologie naissante imaginée par le savant Lamarck. Clausewitz ne se préoccupe pas du temps ni du climat. Foch les ignore au moment où, avant la Première Guerre mondiale, sa pensée domine l'enseignement de l'École de guerre. Seul de Gaulle fait allusion, bien que fugitivement, aux situations météorologiques susceptibles de peser sur 1. Professeur émérite à l'université Paris-Sorbonne. © La Découverte | Téléchargé le 19/11/2020 sur www.cairn.info (IP: 207.241.225.159) © La Découverte | Téléchargé le 19/11/2020 sur www.cairn.info (IP: 207.241.225.159) HÉRODOTE 66 Hérodote, n° 140, La Découverte, 1 er trimestre 2011. le déroulement d'une action militaire. Certes, tous les stratèges militaires n'ont pas ignoré le poids des conditions atmosphériques... mais il faut aller les chercher en Chine, à l'époque des Royaumes combattants... il y a vingt-cinq siècles. Dans L'Art de la guerre, Sun Tse insiste, en effet, sur le rôle de la géographie, et en particulier sur les dispositions atmosphériques. Ainsi dégage-t-il cinq facteurs à prendre en compte préalablement à tout engagement : 1) l'infl uence morale, 2) les conditions météorologiques, 3) le terrain, 4) le commandement et 5) la doctrine. L'ordre n'est pas anodin. La géographie et, pour ce qui nous concerne, les conditions météorologiques et climatiques sont indissociables de la stratégie militaire. C'est donc la part qui revient au climat dans l'environnement géographique, à différents niveaux d'espace et de durée, et l'importance que les responsables des armées lui donnent, qu'il convient de préciser. On sait que, quelles que soient les modalités et la dimension d'un affrontement armé, les soldats ne vivent pas les événements comme les vivent les chefs. Si les responsables militaires ont le souci du confort, et donc de l'effi cacité de leurs troupes, ils sont d'abord confrontés aux conditions météorologiques comme facteur de l'analyse de la situation, de la décision et de l'action. Quant aux combattants de base, ils ont à subir dans leur corps et dans leur moral, donc dans leur intimité, le froid, la chaleur, la pluie, la neige, la boue de tous les jours. On ne dira jamais assez combien ont enduré de souffrances physiques et morales les combattants de la guerre de 1914-1918 du fait de ces conditions, souvent accablantes en hiver et en intersaisons. Les différences reconnues dans les états et les comportements humains au sein d'un même événement global (une bataille, une guerre) orientent vers les divers modes stratégiques (et tactiques), compte tenu de leurs relations avec le temps et le climat. La bataille est un événement dont la nature est généralement paroxysmique, en vue d'une décision rapide (André Corvisier). Elle représente donc le temps court (un ou deux jours) et l'espace géographique restreint (quelques kilomètres ou dizaines de kilomètres carrés). Ces caractéristiques sont en accord avec les conditions météorologiques du moment qui sont celles du type de temps qui veut que, durant la bataille, le soleil éblouisse, qu'il pleuve, qu'il neige, qu'il fasse froid, chaud, le sol étant naturellement soumis à de telles situations. En fonction : des mouvements d'hommes, d'armes et de matériels, soit aisés, soit entravés par la neige ou la boue. La guerre se déroule sur des espaces étendus qui impliquent des distances pouvant aller jusqu'aux centaines ou aux milliers de kilomètres, ainsi que sur une longue durée, si l'on excepte des guerres fort courtes (la fameuse « guerre des Six Jours »). La guerre s'inscrit donc dans le temps long (les mois, les saisons, les années) et l'espace large des théâtres d'opérations régionaux, voire continentaux ou océaniques. Il s'ensuit que le terme de bataille, au sens traditionnel du terme,
doi:10.3917/her.140.0065 fatcat:prftnhecyrhr7jnnlihp5x2aze